Maud Sérusclat-Natale dans http://www.lestroiscoups.com

Jeudi 15 novembre 2012

Métamorphoses métaphysiques

Depuis mercredi soir, la petite salle de la Coopérative du Granit à Belfort présente la dernière création de la compagnie bisontine Ka. Il s’agit d’une libre adaptation d’un texte commandé à Hervé Blutsch, intitulé simplement « Scènes de la vie ordinaire ». C’est en fait un travail bien peu banal, mêlant l’effroi et le burlesque, qui plonge le spectateur dans une ambiance trouble et inquiétante… Brrrr !

Avant que cela ne commence, le noir est particulièrement noir. Puis, des sons étranges se font entendre, des cris inquiétants et non déterminés. Et les personnages apparaissent. Une famille banale : un père, une mère, un fils. Chacun dans son monde, chacun dans son quotidien, chacun perdu dans sa logorrhée verbale. On comprend que le fils Corentin va se fiancer malgré son jeune âge, qu’il nage dans le bonheur, et que le père, Antoine, est conseiller d’orientation. Quant à la mère, Judith, elle est en plein projet avec la mairie au sujet de la semaine du goût et elle s’interroge, perplexe, sur les portions de fruit à prendre chaque jour pour vivre une vie saine. Un verre de jus de fruit, ça compte ou pas dans les cinq fruits et légumes à ingérer chaque jour ? La vie ordinaire, donc. Très vite, le ronflement rassurant de leur routine s’enraye. En effet, une nuit, Antoine constate que sur le visage de sa femme est apparue une tache étrange. Il tente de la faire disparaître, mais rien n’y fait. Le médecin qu’on appelle alors a l’air plus atteint que ses propres patients et restera donc impuissant. Peu à peu, Judith se transforme, perd son visage, puis l’usage de la parole et son corps tout entier.

On ne sait pas quelle est la cause des métamorphoses du personnage. La maladie ? La folie ? La vieillesse ? Un virus ? Juste le temps qui passe ? Judith elle-même ne semble pas se rendre compte de la gravité de la situation. Même lorsqu’elle devient une sorte de larve, elle tente de se comporter en épouse. Son mari semble interdit, doute, mais tente toujours de se rapprocher de la créature qu’est devenue sa femme en trouvant en elle sa part d’humanité. Est-ce là toute la signification de ce qu’il est convenu d’appeler le « couple » ? Serait-ce le secret d’une vie « heureuse » ?… C’est au spectateur d’investir l’œuvre et de trouver son propre sens à cette histoire très symbolique. C’est selon moi toute la force de ce spectacle.

Des masques et accessoires impressionnants

Tout reste possible, tant le travail de représentation des transformations est subtil, fin. Il n’en est d’ailleurs pas moins impressionnant et parfois effroyable. Judith porte au fil de ses métamorphoses différents masques et accessoires imaginés et conçus par la metteuse en scène Catherine Hugot. Le choix des matières, les contrastes qu’ils opposent sont fascinants. On est littéralement bluffé, et le souffle manque parfois devant l’horreur du spectacle et devant sa portée symbolique qui explose sous nos yeux. C’est même parfois un peu troublant au sens de dérangeant.

Outre le soin apporté à la mise en scène et à la manipulation des masques ou des accessoires, il faut souligner le très grand travail réalisé par Ali Laouadi à la création lumière. En effet, pour que l’illusion soit totale, pour que la surprise et même parfois la peur gagnent le spectateur, pour que les masques soient mis en valeur, pour que le symbole surgisse, bref, pour que ce spectacle soit réussi, il faut impérativement non seulement que le jeu d’ombres et lumières soit parfait, mais aussi que le choix des éclairages soit original, précis et presque violent. Ce fut le cas ce soir. J’ai été aussi troublée que séduite par ce dernier spectacle de la compagnie franc-comtoise. Cinquante-cinq minutes de théâtre sombres certes, mais originales et intenses, comme vous n’en avez jamais vécues.