Armelle Héliot
18 juillet 2011

Une très bonne compagnie, originale et de qualité, la compagnie Ka dont la direction artistique est assurée par
Catherine Hugot. Elle a choisi deux textes courts de Matéi Visniec (un des auteurs préférés des compagnies du off),
L'Araignée dans la Plaie et Une Baignoire révolutionnaire.
Des textes sulfureux, acides toujours, parfois drôles. Mais ici, plus que les situations et ce que l'auteur en extrait, c'est
le traitement artistique qui importe.
L'Araignée dans la Plaie nous installe auprès du Christ et des deux larrons tandis qu'Une Baignoire révolutionnaire
convoque les grandes questions des XXème et XXIème siècles. La marionnette se marie à merveille aux insolences de
Visniec. Catherine Hugot a récemment traité des textes de Hervé Blutsch avec beaucoup de sagacité.
Catherine Hugot conçoit les marionnettes et signe les mises en scène en s'appuyant sur des artistes précis qui jouent
et se jouent des "marionnettes". Ici, le son, la musique, les lumières importent et ils sont très bien pensés par Uriel
Barthélémi et Ali Laouadi. Trois comédiens--marionnettistes nous conduisent dans ces zones étranges où l'on n'est pas
sûr de voir ce que l'on voit, d'entendre ce que l'on entend. D'une salle à l'autre --car les installations sont délicates-- nous
suivons Carine Rousselot, Arnaud Frémont, David Van de Woestyne, dans leurs métamorphoses aussi étranges que
fascinantes.
Condition des soies à 21h30. Relâche le 25 juillet, durée 1h15. Jusqu'au 31 juillet (04 32 74 16 49).

Télérama « Sortir » Mix par Thierry Voisin
Semaine 26 janv. - 1er fév. 2011

Daniel Bordur In L'Est Républicain-19 mars 2009

En direct d'avignon : Les Trois Coups

Réjouissantes désillusions !

Croire ? En qui ? En quoi au juste, alors que Dieu est mort, que les révolutions n'ont pas suffi pour nous redonner un peu de souffle et que nos valeurs s'automutilent devant le grand Capital ? Voilà de quoi il est question dans ce spectacle. Tout est là pour nous jeter dans une dépression abyssale. Mais c'est sans compter sur l'humour de Matéï Visniec et sur le talent de la Cie Ka, qui, à défaut de trouver une issue acceptable pour le sort de l'humanité, nous aura beaucoup fait rire.
Désillusions marionnettiques est un diptyque qui présente deux textes de Matéï Visniec de façon radicalement différente : les marionnettes d'abord, les masques ensuite. Ces deux petites formes pourraient très bien exister de façon individuelle. Un peu artificiellement du coup, la compagnie nous propose de changer de salle entre les deux pièces, et de lire quelques poèmes de Matéï Visniec au passage. La première partie propose Araignée dans la plaie. Trois marionnettes déjà crucifiées sont devant nous : le Christ et ses deux larrons. Ils expirent, enfin essaient. C'est long de mourir. En pleine agonie, ils sont interrompus par la présence d'une horrible araignée qui les terrorise. On ne peut même pas mourir en paix. Entre deux soupirs et deux frissons d'effroi (rapport à la bestiole), les deux larrons en profitent pour interroger Jésus et lui réclament une preuve pour croire enfin et mourir tranquilles. Allez, quoi, juste un petit miracle ! Mais dans cette pièce, Jésus révélera sa vraie nature et passera son temps à dire dans un soupir pathétique qu'il ne peut rien. Il lâchera même un « Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » lourd d'ironie.
Bien qu'elles représentent trois corps qui pourrissent sous le soleil de Judée, les trois marionnettes créées par Catherine Hugot, également metteuse en scène, sont d'une très belle facture, ce qui les rend très expressives. Toutes gringalettes qu'elles sont, elles ont su s'animer avec talent et humour et faire entendre le texte désenchanté de Visniec. Car nous avons bien affaire à des marionnettes pour adultes qui interrogent notre rapport à l'absolu, à la transcendance, à la liberté. Elles singent aussi notre crédulité et notre vanité, sans doute. Quand on y réfléchit, monter ce texte avec des marionnettes, c'est encore plus percutant que si on avait eu affaire à des comédiens seuls. Sur ces entrefaites métaphysiques non dénuées d'humour, nous quittons la salle et découvrons un autre plateau.
Au milieu de la scène noire gît une baignoire. Un litre de Yop périmé la surplombe. Une lumière rouge s'y est déjà noyée. Ça veut tout dire ! Deux comédiens s'y installent une bonne demi-heure et passent en revue toutes les révolutions du xxe siècle, soulignant au passage avec brio quelques perles du texte de Matéï Visniec. On nous invite tour à tour à « buter ces salauds d' riches », puis à tuer les pauvres, parce qu'on le sait bien, « c'est dégueulasse, les pauvres ». Il s'agit ensuite de faire surgir« l'être » qui est en nous avant le définitif «arrêtons de se concentrer sur l'amélioration de l'être ». « L'être se fout de nos gueules. »
Le moins qu'on puisse dire, c'est que la lucidité grinçante de Matéï Visniec a le sens de la formule et que le dramaturge n'a oublié personne. Le pire, c'est qu'il a raison. Peut-être veut-il, par l'écriture, tenter une dernière fois de secouer nos consciences ? En cela, ce soir, il aura trouvé un formidable relais : la Cie Ka. Parce que leur travail, orchestré par une talentueuse metteuse en scène, est de très grande qualité. Les objets créés sont là pour servir un jeu cohérent et juste qui nous fait rire et penser. La création lumière est également très belle et témoigne d'une méticuleuse précision, on sait à quel point cela compte quand on fait de la marionnette. Voilà un spectacle qui vous rendra à votre essence d'homme révolté et vous sortira de votre léthargie policée.
Maud Sérusclat

LA PROVENCE.COM Publié le dimanche 24 juillet 2011 à 13H29

Désillusions marionnettiques - Matéi Visniec

Deux tableaux, des deux on ne sait dire lequel est le plus noir. Deux salles, deux décors, deux réflexions acides sur nos sociétés, sur notre histoire. Jésus et deux de ses compagnons d'infortune attendent la mort sur leur croix. Ils ont beau être crucifiés, mourants, torturés, ce sont des réflexions de tous les jours qui les hantent, les peurs des mourants sont les même que les peurs des vivants: fichus insectes! Les questionnements aussi: mais si Jésus est le fils de Dieu, pourquoi s'est-il laissé crucifié?
Autour d'une baignoire un homme, une femme. Tous deux ont un masque presque humain, presque démoniaque. Atmosphère effrayante. Visages terrifiants. Ici le questionnement est tout autre dans un tout autre siècle: le nôtre. Qui des riches ou des pauvres font couler la société? Qui faut-il sacrifier? Réflexion aussi absurde que stérile qui ne vous apportera que frissons dans le dos.
Ces marionnettes désillusionnées sont absolument superbes de réalité, plus d'une fois on les croit vivantes et tout à la fois, c'est cette peur de les imaginer vivantes qui nous maintient dans un tel état de malaise. L'esthétique est tout aussi soigné que le fond épuré, essentiel.
On regrette la césure entre les deux tableaux, on regrette de devoir changer de lieu bien que cela soir profitable au décor et à l'ambiance.... Ces désillusions vous laisseront un goût amer dans la bouche...

Théâtre Condition des Soies, 21h30, durée 1h05. Relâche le 25/07. A partir de 12 ans. Tarifs: 16€/ Off:10€.

GAUCHEBDO jeudi 28 juillet 2011, par Bertrand Tappolet

L'écrivain et journaliste d'origine roumaine Matéi Visniec plonge aussi bien dans le fantastique, l'absurde, le poétique ou la satire. Le diptyque adapté pour figures marionnettiques par Catherine Hugot et baptisé « Désillusions marionnettiques », d'après les brèves formes que sont «L'Araignée dans la Plaie » et « Une Baignoire révolutionnaire » cabote à la lisière poreuse entre la nouvelle et le théâtre.
Le mythe et l'actualité sont des matériaux de départ pour le dramaturge. Dans le sillage de Kafka, Beckett, Ionesco ou Cioran, l'humain l'intrigue, le passionne, tant dans ses failles, ses dysfonctionnements que ses interrogations toujours déçues. Qu'elles se cristallisent autour de la figure du Christ et ses prétendus pouvoirs miraculeux (L'Araignée dans la Plaie). Ou qu'elles prennent pour butée l'idée cyclique, programmatique et désenchantée de révolution vécue comme passé, présent et avenir d'une illusion (Une Baignoire révolutionnaire). Des univers au bord du gouffre nimbés d'ironie inquiète et d'un cynisme discret. L'auteur créée toute une galerie de figures encagées dans leur propre mécanique, autistes, grotesques et dérisoires qui apppelle le théâtre de marionnettes. Ces dramaticules ne cessent d'explorer par les mots la contrée où l'homme vit sa mort. Crucifiés d'un long chemin sans commencement ni fin, utopistes révolutionnaires paumés du grand cirque du néant, crânes funéraires, têtes suspendues, bouches ouvertes dans le noir, tous livrés aux voix, aux mots avec d'étranges lumières qui n'en finissent pas de baisser, les sculptant en contre-plongée, du bas vers le haut.

Fin de partie

Entre l'animé et l'inanimé, la marionnette se prête bien à ce tableau d'une crucifixion qu'est L'Araignée dans la Plaie. L'intrigue part d'une situation biblique archétypale, les derniers instants des trois crucifiés du Golgotha. Deux larrons échangent autour de leur fin qui ne veut pas finir, une agonie en forme de mise en croix, qui semble innervée du dur désir de durer. L'approche de la mort est emblématisée par une araignée qui tente de grimper sur le corps des suppliciés, qui s'agitent sur leur croix d'infortune.
Les deux morts en sursis interpellent un Christ d'icône longtemps resté dans une pénombre fuligineuse, immobile gisant fiché à la verticale. De ce « mystère agnostique », la mise en scène fait sourdre une aura de sacré, désuète et ridicule, mal dégagée de la représentation sulpicienne, mais aussi émouvante, bolversante même, comme la détresse humaine à travers laquelle les infortunés crucifiés poursuivent leur marche sans fin.
Dans ce besoin inextinguible de croire au cœur d'une humanité miséreuse, souffrante et païenne, afin de dépasser une vie qui s'en va, les deux compères supplient les interventions miraculeuses de leur prestigieux voisin de fin de partie. Las, à chaque miracle microclimatique demandé, jusqu'à cette simple goutte d'eau dans le gosier, le supposé fils de Dieu répond, fatigué et résigné : « Je ne peux pas ». Avant de lancer vers des cieux désespérément désertés, son fameux credo : « Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? »
La metteure en scène Catherine Hugot a conçu de sidérantes réalisations marionnettiques, qui semblent se confondre avec le manipulateur. Le clair-obscur éminemment pictural de la partition lumière colonise une partie des chairs désolées par le soleil et ramène les crucifiés au stade de fœtus étrangement vieillis. Et l'on ne sait parfois plus où commence l'humain et où finit la marionnette. On songe, par instants, au Simon du Désert de Buñuel, où les événements obéissent à la logique capricieuse d'hallucination ou de cauchemar éveillé. C'est drôle, surprenant et troublant, sans en avoir l'air.

Utopie révolutionnaire contrariée

Une Baignoire révolutionnaire est un drame à plusieurs stations, comme un chemin de croix en creux vers une incertaine rédemption révolutionnaire. A l'instar du Fin de partie signé Beckett, la même comédie tragique humaine, mécanique et répétitive, se joue ici entre une femme et un homme imaginant des révolutions successives étalées au fil de l'Histoire. Elles semblent néanmoins toutes condamnées à l'échec, si ce n'est mortes nées ou avortées.
Une simple baignoire peut servir tout à la fois de matrice, de catafalque et de réceptacle à rêves de lendemains qui chantent sur le papier avant de sévèrement déchanter dans la réalité. Elle rougeoie du sang des révoltes alors qu'un couple cacochyme imagine d'abord tuer les bourgeois, puis les pauvres avant de passer aux vieux. Les deux protagonistes finissent au bord de l'effacement, le corps délité, épuisé aux extrêmes, à fantasmer une République des grands-mères. C'est le retour du même, de l'utopie jamais consommée d'une improbable révolution que emplit cette baignoire, alors que les corps marionnettes semblent vieillir à vue d'oeil sur place.
Ces deux créations de la Compagnie Ka touchent de près au tissu de nos angoisses existentielles et de nos questionnements métaphysiques les plus intimes et douloureux, laissées dérisoirement sans réponses. Une grammaire gestuelle minimale est exploitée au maximum. Non seulement les marionnettes sont le reflet d'une humanité réduite physiquement et soumise à des forces qu'elles ne maîtrisent pas. Mais, le statut du manipulateur omniscient semble comme miner de l'intérieur. Mouvements et formes permettent ainsi de nouer des relations ambiguës, polysémiques entre le corps et la voix expressivement modulée par du performeur, qui trahit la perte de la vie et le corps ductile de la marionnette.
Bertrand Tappolet

La revue marseillaise du théâtre/les news 26 juillet 2011

Pour les amoureux des marionnettes

Cette année, deux spectacles de marionnettes sont à découvrir au festival d'Avignon, 'Hand stories', présenté au chêne noir à 11h30 du matin et 'Désillusions marionnettiques' à la condition des soies à 21h30. Deux créations originales et savoureuses que nous vous conseillons de découvrir : la première relate l'histoire d'une famille de marionnettistes chinois sur plusieurs générations sur fond d'histoire de Chine et d'exil; la seconde adaptée de deux courtes nouvelles de Visniec présente une réflexion sur la foi et les bouleversements révolutionnaires du siècle passé.

'Désillusions marionnettiques', mis en scène par Catherine Hugot, propose un spectacle en deux temps : la première partie, présentée dans la salle ronde de la condition des soies, offre à découvrir trois marionnettes sur une croix, deux brigands entourant Jésus, questionnant la foi à la vieille de leur mort. La peur de mourir – la mort est ici symbolisée par une araignée s'infiltrant dans leurs plaies-, la recherche désespérée de la foi pour sauver son âme, la sérénité d'un Jésus fils de dieu qui ne peut rien pour ses compagnons de croix, sont inscrites sur le visage même de ces marionnettes au faciès écorché et au regard d'un noir effrayant. Des marionnettes qui font froid dans le dos, manipulées avec intelligence et talent par les jeunes artistes de la compagnie Ka. La seconde partie, présentée dans la salle carrée, quant à elle, se joue des comédiens assis dans une baignoire, unique décors de cette petite pièce. Les comédiens – pantins désarticulés au service du texte de l'auteur- nous racontent avec talent les échecs des révolutions du 20eme siècle… que faire pour changer le monde ? Les deux personnages vieillissant sous nos yeux, s'acheminant vers une mort certaine, démontent avec lucidité le mécanisme pervers des révolutions qui poussées par un élan promettant bonheur à tous s'achèvent dans le sang et la misère. Pessimisme latent et désillusion mêlées d'ironie dérisoire. Le tout servi par une esthétique sombre et décalée, une atmosphère inquiétante mais belle, parfois drôle. Une belle prestation à découvrir.
Diane Vandermolina.